Lundi 27 mars 2006

La mobilisation contre le CPE qui se heurte à la loi votée par le Parlement, est une nouvelle illustration du malentendu entre la « rue » et le « pouvoir ». Au regard de la situation inacceptable du chômage des jeunes avec la volonté d’expérimenter les pistes de solution, le Premier ministre n’a pas eu tort d’imaginer des outils innovants. Mais mon propos n’est pas ici d’évaluer le CPE… on ne peut d’ailleurs le faire tant qu’il n’a pas été expérimenté ! Mon intention est de faire apparaître la « fébrilité démocratique » qui s’empare du corps social à chaque fois qu’il est question de faire entrer notre pays dans la modernité.

 

Il s’agit bien d’un affaissement de la légitimité même du politique. Globalement, les Français dans leur majorité semblent renvoyer dos à dos le pouvoir et les manifestants en demandant à l’un de s’incliner devant l’autre mais cela est inacceptable car la loi est la loi et qu’elle doit s’appliquer dès lors qu’elle est votée… et lorsqu’elle sera promulguée (après avis du Conseil Constitutionnel), c’est là le fondement même de notre démocratie. On peut cependant se demander pourquoi et comment nous en sommes arrivés là ?

 

 La ligne que doivent suivre les gouvernants devrait faire, au préalable, l’objet d’un débat clair pour pouvoir prétendre être respectée des citoyens. Le brouillage des repères vient du fait que trop de promesses ont été faites – à droite comme à gauche – pour que le citoyen-électeur accorde son juste prix au mandat d’élu et au programme qu’il défend ; dans ce contexte les idées ont été dévaluées, les convictions se sont effilochées et le pacte républicain a été perdu de vue. L’épisode historique du 21 avril 2002, au motif impérieux qu’il s’agissait avant tout de préserver la démocratie, a évacué le débat traditionnel sur les contours de l’action politique et les conditions de l’exercice du pouvoir.

 

A force de revirements, les Français considèrent que la légitimité politique issue des urnes est réversible en dehors des échéances électorales démocratiquement prévues ; il n’est qu’à considérer d’ailleurs le peu de succès de ces mêmes élections, avec un taux de participation déclinant, pour se rendre compte que les Français n’y accordent plus le sens que celles-ci devraient revêtir pour le fonctionnement d’une démocratie.

 

Mais la crise d’adhésion au « politique » a surtout, me semble-t-il, une autre cause. Depuis quelques décennies le courage politique n’est plus la vertu la plus courante. La grève, la rue, ses débordements parfois, ont fait reculer bien des équipes gouvernementales ; la relation tacite qui s’est au fil du temps instaurée entre les citoyens et leur responsables politiques s’est alors dévoyée, perdue dans une immaturité où les uns refusent le parler vrai et les autres refusent d’entendre. Il faut également parler de la qualité du dialogue social qui doit aller au-delà  du dialogue syndical dès lors que, comme je le regrette, la représentativité des syndicats, en France, est notoirement insuffisante. Mais où est la dynamique de propositions, où est la recherche du dialogue, où en est la volonté du progrès social ?

 

Au-delà, le CPE nous questionne sur les problèmes plus profonds qui polluent notre démocratie, celle-ci reste emblématique de la seule vraie question qui vaille : comment réformer notre pays ? De ce point de vue, je suis convaincu qu’aucune des réformes qui s’impose à nous d’évidence ne peut être populaire… et qu’une certaine fermeté est souvent nécessaire. Paradoxalement, la société dans sa globalité serait plus cruelle encore pour le « politique » s’il renonçait à affirmer son autorité. A cela s’ajoute la difficulté, ou la contrainte supplémentaire pour les gouvernants, du zapping électoral qui devient une règle presque établie en France. Au fil de ces alternances et du brouillage constant décliné par les sondages, véritables arbitres au quotidien de l’action du Gouvernement, la continuité d’une action de réforme se trouve compromise. 26 gouvernements en France depuis 1981, 9 en Allemagne, 8 en Espagne et 7 au Royaume-Uni. Cette « instabilité à la française » installe nos concitoyens dans l’idée du sursis quasi permanent qui caractérise la vie gouvernementale et donc dans la certitude, dans un contexte de crise économique depuis trente ans, qu’en cas de potion trop amère, il sera toujours possible d’abréger le traitement en exerçant cette pression sur le Gouvernement pour qu’il retire la mesure impopulaire.

 

Pourquoi, en France, le dialogue social se trouve-t-il dans un tel état d’essoufflement, de caricature et de défiance ? Le paysage syndical français doit se recomposer et évoluer à partir d’une vision plus large des problèmes à traiter et une meilleure visibilité commune de l’intérêt général. Pour en revenir au CPE, quels que soient les torts du Gouvernement de ne pas avoir consulté les partenaires sociaux, quelle que soit la posture de blocage dans laquelle s’installe trop souvent les syndicats pour conserver ce qu’ils croient être leur légitimité vis à vis de leur base, comment se peut-il que sur un sujet aussi sensible que celui du chômage des jeunes, une réflexion invitant tous les acteurs concernés à se mettre autour de la table ne soit pas possible en dehors de toute solution prêt à penser ?

 

Enfin, il reste à résoudre pour de bon la question que pose la place, trop restreinte, qu’occupe le Parlement dans la vie politique française. L’espace consacré à la vie parlementaire souffre de l’hypertrophie d’un exécutif bicéphale qui n’emporte plus, ou plus suffisamment, l’adhésion de nos concitoyens, qui de ce fait ne peut compter en retour sur le pouvoir législatif comme caution. Pour illustrer mon propos, il n’est qu’à considérer Tony Blair qui au terme d’un débat important engagé avec la Chambre des Communes portant sur l’augmentation des droits d’inscription dans les universités, a arraché au vote parlementaire par trois voix d’écarts la décision, a su faire passer sa position. A contrario, en France, alors que le vote d’un texte de loi avec plus de 130 voix de majorité ne clôt pas le débat, il faut véritablement s’interroger sur ce que représente le Parlement dans la vie politique nationale… en tous les cas, il n’est plus l’un des arbitres de la société.

 

L’affaire du CPE est donc une préfiguration extrêmement saillante des enjeux politiques de 2007 en révélant les marqueurs de  la "crise du politique". C’est ce préalable incontournable qu’il convient de traiter en profondeur, si l’on ne veut pas aller vers des déconvenues électorales demain ou pire encore, vers une zone de turbulence démocratique annonciatrice de désordres dont notre pays sortirait affaiblit et amoindrit.

par François SCELLIER publié dans : Articles
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